Des grives aux merles

Des grives aux merles

La poudre noire et le fusil à broche.

Souvenirs de M. G. Emery, tiré des "Contes du Maillet" ouvrage aujourd'hui introuvable et publié dans la Gazette de la Gervanne.

 

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Fusil Lefaucheux, calibre 16 à broche.

 

Dans notre pays, l'enfance baignait au sein d'une nature austère et sauvage. L'état primitif de notre existence et de notre isolement exigeait des compensations pour ne pas sombrer dans trop de mélancolie le long de journées interminables où rien ne se passait.

Il y avait la routine de l'école 5 jours par semaine et l'aide aux travaux des champs le soir, en revenant avant de faire les devoirs et d'étudier les leçons. Cet emploi du temps se déroulait principalement au printemps ou en été, mais à l'automne les jours étant plus courts, il fallait meubler les longues soirées. Rien ne troublait le silence du vent à part quelques appels d'un corbeau inquiet pour son gésier plus ou moins bien garni à l'orée de la nuit ou le chien de chasse du voisin hurlant, la truffe en l'air, sentant déjà la piste du lendemain.

Et c'est ainsi que me revient le souvenir d'un emploi du temps pour l'automne, faisant partie intégrante du calendrier saisonnier de toutes les activités campagnardes, pour vivre, survivre et exister, pendant le long engourdissement de l'hiver. Car notre époque était à peine sortie des torpeurs moyenâgeuses, sans électricité, sans radio, sans téléphone, avec pratiquement rien du tout.

Il y avait donc un moyen de se défouler, de se défendre tout en faisant un salutaire exercice et concentrer son esprit comme nos plus arriérés ancêtres des cavernes : chasser pour survivre. La chasse n'étant cependant plus une nécessité, elle restait l'unique délassement. On en parlait en travaillant, en mangeant, on en rêvait en dormant. Bref, à part les guerres dévastatrices, les nouvelles de second intérêt ne nous parvenaient que par quelques rares quotidiens et le facteur chargé de les distribuer, bien souvent en avait d'autrement meilleures que celles écrites sur le papier. Tout petit et toutes oreilles sur le monde à découvrir, cet instinct chasseur passait à merveille, alors, déjà sur les bancs de l'école, chacun affichait sa suffisance avec les valeureux exploits de son propre papa. Nos ambitions consistaient donc à en faire autant sinon plus lorsque l'âge requis nous le permettrait, c'est-à-dire encore longtemps après avoir quitté les bancs de l'école soit à l'âge de 16 ans révolus, sous responsabilité parentale, pour la délivrance d'un permis ; cet âge là arriva tout doucement à notre gré, mais maintenant je dirais : »hélas, bien trop vite ! ».

A mes 17 ans, je fus donc pourvu d'un permis de chasse tout neuf et nul besoin de prendre des leçons pratiques ou théoriques pour le certificat d'aptitudes, celles-ci ayant été depuis belle lurette enregistrées comme une conduite accompagnée de nos jours et dispensées par des parents dont la prudence n'avait rien à voir avec celle de certain « nemrods » d'aujourd'hui, téméraires et inconscients drapés de vantardise.

Les cartouches étant chères selon le point de vue de papa, il préférait donc les faire. Certains soirs à la veillée, on débarrassait la table de la cuisine et tant pis si les devoirs n'étaient pas relus et les leçons mal enregistrées. Faire les cartouches c'était solennel, car la réussite d'un beau coup de fusil dépendait du bon dosage des ingrédients et, dans leur confection, entrait une longue pratique et une bonne dose de concentration. On avait des mesures, des chargettes, et beaucoup d'instinct. Le sertissage lui-même se faisait comme la dernière main à une oeuvre d'art. On éloignait la lampe à pétrole pour qu'une éventuelle maladresse dont nul n'est à l'abri ne vienne mettre le feu « aux poudres » et aussi, pas question d'allumer la cigarette de gros gris, mais l'attrait de l'opération valait bien ce sacrifice. La sorte de poudre utilisée pour le genre de fusil, type LEFAUCHEUX, de papa, était l'héritage des bonnes vieilles poudres d'antan qui chargeaient déjà les fusils à pierre de Napoléon, puis les fusils dits « à piston », parce que déjà plus moderne, qu'on bourrait par la gueule avec une baguette emmanchée d'un petit piston au diamètre du calibre du canon et l'allumage se faisait, suprême technologie, par une amorce enfoncée sur la « cheminée » dont la mise à feu était provoquée par la percussion d'un « chien » venant s'écraser sur celle-ci au moment où l'on pressait sur la détente. Cette poudre, dite noire, avait une qualité : elle possédait un très bon effet propulseur alors que les nouvelles poudres employées depuis le début du siècle 1900 dans les nouveaux fusils, encore munis de chiens, puis ceux de type Hammerlès sans cet accessoire, tiraient des cartouches à percussion centrale beaucoup plus violentes. Ceci grâce à cette poudre dite « T » qui combinait effet propulseur et effet brisant.

Mais ces fusils modernes, équipés en conséquence avec de nombreux « verrous » résistaient à pareilles épreuves alors que les anciens pouvaient éclater ou, tout au moins, en être sérieusement ébranlés. La poudre noire avait cependant un défaut ; elle tonnait comme un coup de canon, donc bonjour la discrétion, très utile dans certains cas, et générait une fumée quelque peu encombrante pour juger rapidement du résultat sur l'objet ciblé, en l'occurrence une grive ou une perdrix.

 

Ainsi, petit à petit, je me familiarisais au métier d'artificier avec les qualités d'un dompteur face à un élément capricieux aux réflexes surprenants : la Poudre.

A mes seize ans, je savais confectionner de belles cartouches bien rondes avec plombs de différentes grosseurs, bourres grasses ou sèches, cartons blancs avec numéro de plomb inscrit dessus. Comme mes seize ans, les douilles étaient de calibre seize, mais un peu différentes des modernes, car une pointe dépassait perpendiculairement au culot. Cette pointe, lors du tir, recevait le chien comme un coup de marteau provoquant l'inflammation de l'amorce à l'intérieur qui mettait le feu à la charge. Processus assez long techniquement, ce qui déclenchait l'ironie de quelques chasseurs fanfarons mieux pourvus en armes modernes. Le thème moqueur était ainsi répertorié : le gibier voyant le chien basculer avait le temps de détaler avant de sentir arriver rageusement les plombs à ses oreilles.

Lors de ma période en phase d'initiation, c'est-à-dire dans mes seize ans, j'accompagnais papa au cours de ses safaris et lui servait de rabatteur avec plus ou moins de succès, confirmé illico presto soit par une mine radieusement éclairée soit par une invective à la hauteur du dépit.  

A mes dix-sept ans, donc début septembre 1946, j'eus enfin mon premier permis, comme beaucoup de mes « classards », et inutile de dire ce que représentait ce diplôme vis-à-vis d'une virilité qui, de tous temps, n'a demandé qu'à s'exprimer d'une façon ou d'une autre. La gente féminine, depuis nos ancêtres les gaulois, et même bien au-delà, n'a cessé d'admirer un valeureux chasseur, sans peur et sans reproche.

Pour mes premiers essais, quelques corbeaux malchanceux en firent les frais, ce qui n'était déjà pas un mince résultat étant donné leur méfiance proverbiale qui leur a permis de survivre depuis la nuit des temps contre catastrophes et calamités terrestres. Mon vieux fusil à piston ; cajolé lui aussi, participait à mes défoulements, en espérant, au moment crucial où la mire s'était accordé avec la cible, que son humeur ne lui fasse pas faire long feu pour un coup à retardement lorsque le gibier décampait, ce qui arrivait assez fréquemment par temps humide.

Mais mon importance atteignait son comble lorsque le vieux fusil à broche de mon père croisait sa bretelle en cuir sur mes épaules. Ainsi, plus sûr de mon coup, je partais souvent à « l'éperre » aux grives pendant la saison sous un non moins vieux noyer au bout de notre champ où les grives de passage faisaient une halte pour détendre leurs ailes endolories. Il m'arrivait aussi de partir au clair de lune, vers le BEC POINTU, au cas peu probable où un coq de bruyère en mal d'amour aurait donné rendez-vous à sa belle près de la fontaine de l'Ollagnier.

Heureux temps où Tétras Lyres (coqs de bruyère), perdrix, lièvres, vrais sangliers, tourdes, lapins, fias-fias etc. ... foisonnaient un peu partout à la grande satisfaction des vrais chasseurs et vrais braconniers. Le prélèvement pour une sélection se faisait avec le concours des renards, des faucons et des aigles, sans heurts ni massacres, et l'équilibre ne fut rompu que suite à la généralisation des voitures amenant des hardes de destructeurs, avec permis craquant le carton neuf, depuis nos villes jusqu'ici restées à l'écart.

Mais la nostalgie ne restaurera rien et mieux vaut se remémorer les belles histoires d'avant ce temps-là/

Je me revois encore allant par un froid intense, dans la neige, attendre le lever du jour, pour seulement peut-être envoyer maladroitement une gerbe de plombs à une pauvre grive affolée cherchant quelques graines de genièvre sous la couverture neigeuse des genévriers rabougris. Le froid gelait les doigts sur la gâchette, mais l'instinct et la volupté innée en chacun d'entre nous agissait comme un puissant anesthésiant ou comme antigel.

Un jour, pris d'un soudain désir d'aventure tel un trappeur canadien à la vue d'une belle neige qui commençait à papillonner, j'empoignais fébrilement le fusil à broche et raflait à la hâte quelques cartouches de petits plombs par-dessus la cheminée. En général, les munitions siégeaient en un coin très sec qui ne pouvait être que près d'une source de chaleur : cheminée ou cuisinière. Je voulus en enfourner une certaine quantité dans mes poches quand soudain, par une maladresse impardonnable, une cartouche me glissa des doigts.

Malicieusement, le hasard l'orienta pointant vers le bas sa broche qui percuta le sol de tout le poids de la charge. Ladite broche s'enfonça dans l'amorce intérieure et soudain, comme un tremblement de terre, la cuisine explosa. La douille en carton avait éclaté, le souffle fit vaciller la lampe à pétrole sur sa suspension, des plombs - probablement du « 8 » - voltigèrent dans tous les sens, arrosant le bas des meubles tout en tambourinant contre l'arrosoir en fer blanc. Mais le clou de la scène fut sans aucun doute l'accompagnement vocal réalisé grâce à ma soeur Suzanne par un splendide couinement d'orfraie, heureusement contenu dans la pièce cuisine où, comme au théâtre, pour les effets mythiques sur fonds surréalistes, une épaisse fumée bleue noyait tous les décors. Maman ne fut pas en reste pour augmenter la sonorisation d'un cran, car les tympans ayant frôlé l'éclatement, ceux-ci n'enregistraient plus rien à part un bourdonnement comparable à celui d'un essaim de frelons enragés.

Heureusement, sur scène ne figuraient que ces deux actrices. Mon père vaquait aux soins matinaux du bétail. Je pense qu'il dut cependant percevoir un écho, mais, prenant fusil et jambes à mon cou, je partis sans chercher à approfondir le sujet, et bientôt les flocons m'enveloppèrent de leur calme sollicitude. Je disparus de la matinée. Je gambadais dans les bois à la recherche d'un quelconque gibier qui me vaudrait une indulgence plénière, ne serait-ce qu'un malheureux corbeau. Mais ce vœu-là ne fut pas exaucé et finalement je comptais bien que tout serait mis sur le compte de la fatalité ce qui fut le cas une fois la fumée de poudre noire partie rejoindre toutes les fumées dans l'atmosphère purificatrice. Lorsque je rentrais, tard dans l'après-midi, c'était le calme plat, les chats avaient repris leur ronron régulier, Fauvette la chienne, qui avait frôlé un malaise, se remettait elle aussi, cependant elle conserva, encore pendant un certain temps, ancré au subconscient le coup de pétard qui paraît-il l'avait laissée sous le choc un bon bout de temps, en réagissant nerveusement à chaque claquement inopiné de porte ou autre bruit intempestif.

De tout cela, il resta une bonne histoire à raconter de temps à autre parmi des voisins railleurs qui ne manquaient pas une occasion de me narguer avec leurs beaux fusils à percussion centrale ou Hammerlès. Car avec leurs cartouches rondes où rien ne dépassait, pareil incident ne pouvait se produire.

Je regarde toujours avec nostalgie et regrets ce vieux fusil que je bichonne encore et pour lequel, ô comble de la béatitude !, j'ai pu trouver il y a peu de temps de vraies munitions. sur commande naturellement, mais combien précieuses. Mes deux vieux fusils à piston du siècle 1800 eux aussi ont leur place, dans le tiroir aux souvenirs d'un subconscient toujours en vadrouille dont les déplacements super gratuits m'attirent toujours là où certaines racines ne peuvent pas mourir.

 

                                                                                                   Gaston EMERY

 

 

 

 

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16/10/2020
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